Éducation en ligne : la France timorée !
par Stéphane Boudon - Président du Directoire chez CDC Innovation (avec sa permisssion)
La France a beau rattraper à grands pas son retard en matière d'internet, il est un domaine dans lequel elle est encore à la traîne par rapport aux États-Unis : l'e-éducation, l'enseignement en ligne. Pour les Américains, la formation à distance via le web est devenue une composante essentielle du système éducatif, et elle se développe très vite. Plusieurs universités proposent leurs MBA en ligne. L'un des plus connus est celui de Duke University, en Caroline du Nord. Les élèves sont sélectionnés parmi des étudiants du monde entier, 90 % des cours se font via le Net, les 10 % restant exigeant la présence de l'élève sur le campus deux semaines en début d'année. Ce MBA ne coûte pas plus cher qu'un MBA classique (80 000 dollars), mais permet à des Pakistanais ou à des Suédois de bénéficier du prestigieux enseignement sans se délocaliser aux États-Unis...
Certaines sociétés d'éducation à distance émergent sur des segments naturellement réceptifs à la technologie du Net : formation d'ingénieurs en informatique à la programmation, aux nouveaux langages, ou à la maintenance ; formation d'assistantes à la bureautique ou de forces de vente des secteurs high-tech aux nouveaux produits...
Les grandes écoles ont peur de vendre leur âme sur le Net
Certes, la technologie a encore des progrès à faire et les Click2learn, DigitalThink, NetG et UNext. com peinent à rendre leurs produits aussi efficaces qu'un cours traditionnel, mais elles construisent malgré tout des organisations dont le chiffre d'affaires 1999 représente des centaines de millions de dollars. Rien de tout cela n'existe en France. Chez nous, les grandes écoles, l'équivalent des grandes universités américaines, qui pourraient servir de catalyseur, refusent de mettre en ligne leur précieux enseignement. Les HEC ou Essec ont bien sûr des projets d'intranet, destinés à faciliter le travail des élèves présents, mais pas question de s'ouvrir à l'extérieur en créant un module de cours sur le web. Elles craignent de galvauder leur contenu, dont, pensent-elles, la valeur tient à la rareté. Elles craignent une paupérisation de leur marque. Quant aux grandes écoles d'ingénieurs, l'ENA, ou Normale Sup, elles sont totalement absentes du paysage.
Que faut-il pour faire une bonne université en ligne ? Des contenus, une marque et un savoir-faire technologique. Or, si la deuxième et la troisième condition sont remplies, le système français ne favorise pas l'émergence de contenus exploitables. Les universités américaines ont des traditions différentes : en caricaturant, disons qu'elles ne mettent pas seulement à disposition une marque et des chaises. Toutes ont leurs presses universitaires, alors qu'en France les professeurs publient chez des éditeurs externes.
Les petits projets n'ont pas la cote auprès des investisseurs
En France, l'e-learning ne sera pas performant tant que les grands acteurs (les grandes écoles, les deux ou trois universités de référence et les grands de la formation) ne seront pas présents sur le marché. Aujourd'hui, il existe une multitude de petits acteurs désireux de promouvoir l'enseignement en ligne, mais il s'agit de cabinets de formation qui réalisent de 5 à 15 millions de francs de chiffre d'affaires. Ces entreprises, malgré la qualité de leurs initiatives, ne peuvent intéresser les investisseurs que nous sommes, car, en l'absence d'une marque d'envergure nationale, leurs projets ne peuvent laisser espérer un retour sur investissement suffisant pour que nous misions sur elles plusieurs millions de francs.
Pourtant, l'e-learning est un enjeu de société important. Si l'on en croit Peter Drucker, le gourou du management, les campus universitaires seront, d'ici à trente ans, des vestiges du passé, car, dans l'économie nouvelle, le capital le plus précieux sera la connaissance.
Les conditions du succès de l' e-learning à l’Université
par Hubert Berger, Professeur à l’Université de Bourgogne
Mon point de vue d’enseignant-chercheur, enseignant dans les 3 cycles universitaires, n’est guère différent de celui de Stéphane Bourdon, auteur de l’article précédent.
En effet, l’Internet est aujourd'hui omniprésent dans le domaine de la Recherche et se révèle comme un outil incomparable pour la recherche bibliographique, la diffusion et le partage de l’information entre les laboratoires de recherche, mais dans le domaine de l’enseignement (supérieur) la situation peut paraître catastrophique au moment précisément où les étudiants montrent moins d’intérêt pour les formations universitaires.
On ne peut pas dire que des efforts n’aient pas été entrepris pour tenter de réduire ce retard, mais force est de constater que les résultats sont bien maigres en 2003, en dépit de tous les affichages d’intentions du Ministère ou des Universités.
La situation française est résumée dans l'annuaire des campus virtuels en France :
http://icb.u-bourgogne.fr/universitysurf/annuairecampuses-fr.html
Cet annuaire permet à chacun, en quelques clics, de se faire sa propre opinion de la situation actuelle .
On y voit que peu d’Universités se sont réellement impliquées, que le nombre de formations , de cours en ligne ou tout simplement de ressources en ligne, est relativement marginal.
Quant aux différents campus numériques, dont la mise en œuvre a été subventionnée par le Ministère, la visibilité de leurs cours en ligne ou ressources en ligne sur le Web, apréhendée par les différents moteurs de recherche, révèle le long chemin qu'il reste à parcourir.
Pour ceux qui ne sont pas totalement convaincu de mon analyse, je recommande l'article publié par "Le Manageap" sur l'actualité e-learning dans les universités.
Les raisons de cette faible progression. Les remèdes
La mise en place d’un contenu sur le Web demande un énorme travail.
Or, les enseignants-chercheurs ont un service annuel de 192H TD, à faire, disent les textes, devant les étudiants. Les services universitaires (UFR, Université) veillent au respect de ce service statutaire.
Le problème n’est de déroger à cette base, mais d’inclure ces nouvelles charges dans les services des enseignants. Le Ministère, les universités portent une lourde responsabilité dans cette non prise en compte des activités de leurs « e-enseignants », freinant ainsi le développement du e-learning en France. Ainsi, il semble qu’un enseignant-chercheur qui bénéficie de la prime de recherche et d'encadrement doctoral, en perdrait le bénéfice si ces charges non faites devant les étudiants lui étaient comptabilisées. Absurde évidemment !
Une révision de la prise en compte des charges d’enseignement s’impose.
Actuellement les charges sont calculées avec les équivalences CM/TD: 1h CM=1.5 HTD.
Le Développement d’un Cours sur le Web(DCW) pourrait être compté ainsi l’année du développement:1H DCW= 3H CM= 4.5 H TD ; celles-ci venant s’ajouter aux heures faites devant les étudiants en présentiel.
Le manque d’infrastructures des universités est sans doute une seconde raison : équipements insuffisants des amphithéâtres ne motivant guère les enseignants à débuter quelque chose dans leur formation, absence de plate-forme de e-formation, manque de personnels techniques formés aux TICE avec mission d’aider les enseignants dans cet objectif, etc... L'effort doit porter aussi sur les infrastructures et sur la création de postes de personnels techniques
Les enseignants ont eux aussi leur part de responsabilité; ils ont peur de perdre leur âme, dit-on, en mettant leur cours sur le Web! Une évolution s'impose! et ...si le célèbre MIT nous servait d'exemple ?
Fin septembre 2002, le prestigieux Massachusetts Institute of Technology a mis en ligne le contenu d'une trentaine de cours -gratuitement et en accès libre.
C'est le début d'une initiative ambitieuse, dont l'objectif est de favoriser "la libre diffusion des savoirs" dans le monde: http://ocw.mit.edu/index.html
Si l'on veut accélérer la modernisation de notre enseignement, dans la plupart des formations universitaires actuelles faites en présentiel, il faudra inclure dans le cursus une part d'enseignement s'appuyant sur les TICE, tout en recherchant le juste équilibre entre présentiel et e-learning / tutorat.
Les ressources mises en ligne serviront à dynamiser les formations universitaires.
On peut par exemple concevoir un cycle de formations avec des sessions dans lesquelles l’enseignant validerait ce que les étudiants auraient pu acquérir par des modules d'auto-formation.
De même, le e-learning peut permettre aux étudiants d'évaluer leur propre progression.
Le rôle du tuteur sera alors de soutenir l'étudiant et non de l'instruire comme en présentiel.
Jacques Rodet vient de créer un espace spécialement dédié aux tuteurs et au tutorat: t@d, la communauté de pratiques des tuteurs à distance
Le site "UniversitySurf.net" a vocation à rassembler la communauté d'enseignants-chercheurs impliqués aujourd'hui dans le "e-Learning" et militant pour la reconnaissance explicite de ces charges nouvelles d'enseignement dans les services et à leur juste valeur.